Les leçons de Patrick Lagacé

Photo: Alain Chagnon

Un grand journaliste, ça se forge à coups d’humilité, d’acharnement et d’indocilité, estime Patrick Lagacé, chroniqueur à La Presse. Ses réflexions sur le métier, livrées lors de la cérémonie de remise des Prix Lizette-Gervais, le printemps dernier.


Par Marie-Hélène Proulx

À quoi sert un journaliste?

« Il y a une citation en anglais qui résume bien notre raison d’être, je trouve : « comfort the afflicted and afflict the comfortable » [Finley Peter Dunne]. Traduction libre : réconforte ceux qui souffrent, et fait souffrir ceux qui sont confortables.

« De plus en plus, je constate que notre métier est un des seuls contrepouvoirs qui brassent un peu la cage des puissants. Mon job, à titre de chroniqueur, c’est de leur poser des questions, aux puissants. Je ne me contente pas d’étaler mes opinions, comme on me le reproche parfois… En fait, c’est un travail complémentaire à celui du journaliste « 5W », objectif avec un grand « O ». Un travail qui permet d’aller un peu plus loin en assemblant certaines pièces du puzzle. Exemple : un journaliste « 5W » n’aurait pas le droit d’affirmer, malgré une enquête exhaustive, que ça n’a pas de sens qu’aucun politicien majeur n’ait été inquiété par les pouvoirs policiers au cours des 25 dernières années. Moi, je peux l’écrire, en me fiant à mes sources et aux reportages de mes collègues « 5W ».

« Je peux avancer que le mur ne me semble pas très étanche entre la Sûreté du Québec et le pouvoir politique, quel que soit le gouvernement, et que ça peut expliquer en partie toutes les « crosses » à ciel ouvert dans le monde municipal. Je peux aussi m’indigner publiquement du fait que le gouvernement pardonne à des compagnies minières des factures environnementales totalisant un milliard de dollars. En autant que mes opinions soient documentées. Je vais sur le terrain le plus souvent possible pour me faire une tête. Un chroniqueur, c’est un éclairagiste : en allant sur les lieux de l’événement, il saura où placer sa lumière pour mieux illustrer son sujet. »

Photo: Alain Chagnon

Les pires gaffes quand on commence?

« Se pointer à 23 ans dans une salle de rédaction et dire :  » Je veux couvrir le conflit israélo-palestinien sur le terrain « . Il se peut qu’on t’envoie couvrir un feu au coin des rues Iberville et Bellechasse avant… Et cette assignation, il faut la prendre au sérieux. On ne doit jamais lever le nez sur une histoire. Chacune est une occasion d’acquérir des outils qui seront extrêmement utiles au moment de débarquer enfin en Palestine. Ce que vous apprenez en vous asseyant dans la cuisine d’une maman dont la fille est morte dans un incendie vous servira le jour où vous aborderez les membres d’une famille de Ramallah dont la maison a été rasée par l’armée israélienne. Au-delà de la géopolitique, on apprend l’humain.

« Autre mauvaise attitude : demander à son patron ce qu’il y a à faire. Arrivez avec des idées, soyez prêt à travailler. Moi, en 1995, je rêvais de faire le mythique stage d’été à La Presse. À l’époque, c’était la voie royale pour faire sa place dans ce grand quotidien. J’étais sûr que je l’aurais! Déception totale. C’est là qu’une de mes profs en journalisme, Marthe Blouin, m’a dit qu’un poste de journaliste s’ouvrait dans un hebdo de Hawkesbury. Ben je l’ai pris, le job. La mort dans l’âme, je l’admets, mais ça m’a été très utile. J’ai travaillé ma plume, par exemple, même si mes sujets étaient plates. J’ai appris à poser des questions pendant des conférences de presse. Si vous avez 24 ans aujourd’hui, et que vous avez le choix entre aller travailler comme journaliste à Winnipeg et écrire des communiqués de presse à Montréal, prenez donc le poste à Winnipeg. »

Y’a pas de débouchés en journalisme!

« Celle-là, je l’entends depuis mes débuts. On vivait alors les mêmes enjeux. Je répète souvent aux débutants qu’il n’y a pas de job, mais qu’il y de la job. Il y aura toujours de la place pour ceux qui ont de bonnes idées. Mais il faut être acharné! À ce sujet, une anecdote : quand j’ai commencé au Journal de Montréal, mon mentor, Dany Doucet, ne prenait même pas la peine d’écouter plus de trois secondes les messages téléphoniques des étudiants en journalisme qui espéraient avoir du boulot. Il me disait toujours : « S’il veut vraiment travailler ici, il va rappeler. » Quelle leçon! D’abord, un patron de salle de rédaction, c’est occupé comme vous n’avez pas idée. Pour apparaître dans leur radar, il faut les achaler. Si vous êtes capable de trouver leur numéro de cellulaire personnel, allez-y! Ça fait partie de notre mandat de journaliste, déranger le monde. Par ailleurs, si vous travaillez dans un hebdo ou un média communautaire, donnez-vous à fond pour sortir des histoires originales. La bonne nouvelle, c’est que le web permet aujourd’hui de faire circuler plus largement le contenu, y compris celui produit par des médias marginaux. Je pense par exemple aux images exclusives prises par des artisans de CUTV, la télé de l’Université Concordia à Montréal. Elles ont fait le tour de la planète. En gros, internet multiplie vos chances de vous faire remarquer. »

La polyvalence dans le métier, une obligation?

« C’est vrai qu’aujourd’hui, on nous demande de savoir tout faire. L’idéal serait d’être hyperspécialisé dans un domaine… Sauf qu’on n’est pas dans un monde idéal. En même temps, c’est intéressant de toucher à plusieurs médias, parce que ça débouche parfois sur des avenues qu’on n’avait pas imaginées en début de carrière. Et qui font notre bonheur, finalement. Moi, par exemple, j’ambitionnais de devenir journaliste sportif. Aujourd’hui, ce serait ma mort d’être affecté au Canadien de Montréal! J’ai fini par faire aussi bien de l’écrit que de la télé.

« Mais à chaque fois, ça a été un apprentissage difficile. Quand j’étais animateur à l’émission Les Francs-Tireurs, on a dû « scrapper » une entrevue parce que mes questions n’en finissaient plus de finir. Impossible de faire du montage. Maintenant, j’ai appris à mettre mon cerveau en mode télé quand je m’adresse à mon interviewé. Même passer du journalisme factuel à la chronique a été douloureux. Des nuits blanches à suer sang et eau… Ça m’a pris trois ans avant d’être moins mauvais. Je n’ose pas me relire tellement je n’étais pas bon! Mais à force de s’acharner, le cerveau finit par trouver des manières de s’adapter. »

Photo: Alain Chagnon

Revaloriser le rôle du journaliste.

« Les médias sont souvent la cible de critiques dévastatrices. Entendons-nous : il y aura toujours du monde pour nous haïr, même si on fait un travail impeccable. Malheureusement, je pense qu’une partie de ces critiques sont justifiées. Des fois, les journalistes ne font que recracher de la propagande. C’est hallucinant : une industrie entière est dédiée à enjoliver la vérité, à nous remplir de « bullshit ». Il faut développer des techniques pour la contourner. Je nous trouve beaucoup trop dociles. En 2011, quand un bloc de béton s’est effondré dans le tunnel Ville-Marie, à Montréal, j’ai envoyé promener un attaché de presse qui essayait de clore pas mal trop vite le point de presse du ministre des Transports de l’époque, Sam Hamad. Un ministre qui se cachait depuis 48 heures! La scène a fait pas mal jaser. Mais ce qui me surprend, moi, ce n’est pas tant de m’être énervé que le fait qu’on s’énerve si peu souvent!

« Prenons la dernière campagne électorale fédérale, en 2011, pendant laquelle le chef du Parti conservateur Stephen Harper avait décidé de limiter les questions des journalistes. Un geste inadmissible. Malgré tout, les médias ont dépensé des fortunes pour la couvrir. Moi, je pense qu’on aurait dû la boycotter. Si, comme journaliste, tu ne peux pas poser de questions au chef d’un parti lors de rassemblements, qu’est-ce que tu crisses-là? Je m’excuse de le dire comme ça, mais tu ne fais que servir de faire-valoir, de relais marketing. Si les partis politiques veulent envoyer des communiqués de presse et des vidéos, qu’ils les envoient. On n’a pas à les aider. Si les journalistes étaient plus acharnés, plus exigeants sur le fond et sur la forme envers les pouvoirs, je pense que qu’ils regagneraient le respect d’une partie des citoyens. Du moins, ceux qui sont de bonne foi. »

[photos: Alain Chagnon]

septembre 30, 2014